Une question de regard

laetitia masson, handicap

Un enfant nommé Ulysse accuse un retard dans les étapes de son développement : il ne mange pas, ne marche pas, se déplace avec difficulté. Un diagnostic génétique marque le début d’un parcours complexe, dans lequel les parents doivent se confronter non seulement au handicap, mais aussi à un monde peu préparé à l’accueillir.
Suivi par des spécialistes et soutenu par sa mère, Ulysse progresse, grandit, entre dans le système scolaire. Mais l’école publique française se révèle inadaptée : les classes sont surchargées, les enseignants ne sont pas formés à devenir des spécialistes en neuropsychiatrie, les structures sont insuffisantes. Le privé, de son côté, propose des solutions souvent discutables, quand elles ne sont pas ouvertement défaillantes. Le film de Lætitia Masson, inspiré de son expérience personnelle et interprété par son fils Alphonse, restitue un paysage tristement familier à de nombreuses familles.

Le film convainc par la qualité de son interprétation et par un usage sensible de la musique, mais surtout par sa capacité à mettre en accusation un système social, fortement capitaliste, incapable d’accueillir la différence et d’en reconnaître la valeur ajoutée. Le problème, comme le suggère la réalisatrice elle-même, est une question de regard.

Il est dommage que le film trouve précisément dans le regard sa plus grande limite.
Le point de vue choisi n’est en effet pas celui d’Ulysse, mais celui de sa mère. Nous ne suivons pas tant l’expérience du garçon que le combat de la femme : contre les institutions, contre l’isolement, contre un mari absent. Ce choix, en soi non problématique, devient ambigu lorsque le film finit par adhérer entièrement à son regard, sans jamais le mettre en question.

Cela apparaît avec une particulière évidence dans certaines scènes intimes, comme celle où la mère confie à sa sœur son désir d’avoir un fils « skateboarder ». Un moment en apparence marginal, mais révélateur. Le désir maternel y apparaît dans sa forme la plus nue, détaché de la réalité de l’enfant. Nous ne savons pas si Ulysse aurait jamais partagé cette aspiration — ni, d’ailleurs, si un enfant valide l’aurait fait. Ce qui importe, c’est que le film ne problématise jamais cet écart.
La mère critique un système incapable d’accepter la différence, mais peine elle-même à accepter les limites de son fils.

Ce conflit aurait pu constituer le cœur dramatique du récit. Or, le film l’élude et, dans ses dernières minutes, glisse vers une forme de compensation narrative : le
désir maternel se réalise, le combat est récompensé.
Le résultat est un déplacement significatif : ce qui s’accomplit n’est pas le parcours d’Ulysse, mais celui de la mère. Il n’est jamais tout à fait clair si ses désirs lui appartiennent véritablement, ou s’ils ne sont que le reflet de ses projections maternelles. Même la trajectoire finale d’Ulysse risque d’apparaître comme une réponse à une attente, plutôt que comme une expression autonome.
Une dynamique bien connue de ceux qui travaillent dans le monde de l’école : le désir parental qui se superpose à celui de l’enfant, parfois sans même s’en rendre compte.

Malgré cette ambiguïté, le film rencontrera probablement le succès. Malheureusement, la raison n’en est ni le handicap, ni l’interprétation intense et innocente du jeune acteur, mais la forte possibilité d’identification offerte au spectateur adulte. Les parents qui partagent les mêmes frustrations que la mère d’Ulysse risquent d’adhérer pleinement à sa figure et à ses défauts. Un
effet que la bonne facture du film ne fait que renforcer.
Au lieu d’interroger la nature de ce désir — projection, compensation ou simple frustration — la mise en scène continue d’y adhérer, sans jamais ouvrir un espace perceptif ou narratif qui appartienne véritablement à Ulysse.
Ulysse reste ainsi, une fois de plus, objet d’un regard qui le précède et le définit, plutôt que sujet de son propre parcours.


Commentaires

8 réponses à “ULYSSE”

  1. Articolo ben fatto che induce a riflessioni profonde sul rapporto umano più coinvolgente che è quello di madre- figlio. Buona lettura del film,brava!

  2. Avatar de Giovanna Prencipe
    Giovanna Prencipe

    Mi è piaciuta la tua recensione perché mette a nudo il dramma di una madre soprattutto i suoi pensieri più intimi.Complimenti!

    1. Grazie, Giovanna! Mi fa molto piacere

  3. Avatar de Salvino
    Salvino

    Très très beau article, qui nous oblige presque aller voir le film; où le sujet concerne la différence et l’indifférence, de l’enfant et la solitude d’une femme seule.

    1. Merci ! Si tu vas voir le film, on en reparlera 😉

  4. Avatar de Ennio De Mitro
    Ennio De Mitro

    Credo che sia un film da vedere sicuramente.
    Una tua interessante lettura della trama , mette in evidenza in primo piano lo  » sguardo  » della madre piuttosto che quello del figlio . Probabilmente era quello l’intento della regista….
    Bell’articolo comunque , come sempre.

    1. Grazie !! Se vedrete il film, ne parleremo.

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